Blues et Feminisme noir

Mamie Smith and her Jazz Hounds 1920, New-York

Durant leur esclavage (1674-1869), les africain·e·s américain·e·s*, chantaient leur besoin de liberté dans les chants religieux. Après leur « libération», les sujets de leurs chants sont devenus plus variés et plus individuels. Le rôle central des femmes dans ces chants et musiques mais aussi dans la conscience culturelle africaine américaine a été largement omis de l’histoire du blues.

D’où vient le « Blues » ?

Le blues vient de l’anglais du XVe

siècle et plus particulièrement de «Blue devil » (le démon bleu), terme désignant les « idées noires ». Le blues ayant pour sujet favori le sexe; l’église le considérera comme un péché et continuera longtemps de le qualifier de «musique du diable». Exutoire de prédilection de la communauté, le Blues est un moyen esthétique d’expulser ces idées noires et de dénoncer.
«Le blues incorporait des techniques issues de la musique des esclaves, dans laquelle la contestation était exprimée secrètement et seulement comprise par celles et ceux qui pouvaient la décoder. » A. Davis
Il n’était jamais considéré comme appartenant à
un·e auteur·trice mais comme une propriété collective transmise oralement à la manière des contes populaires, lui ajoutant un caractère social.

Bessie Smith

Un pouvoir caché

Le Blues va transformer les tragédies individuelles en événements majeurs, agissant comme catalyseur et préservant ainsi une conscience culturelle. Sans lui, de nombreuses catastrophes privées ne seraient pas identifiées comme de réels problèmes sociaux. Ces épreuves collectives décrites dans les chansons ont donné une voix à la communauté, lui permettant de parler d’oppression et l’aidant dans sa lutte.

Businesswomen

Les Blueswomen des années 20 organisaient elle-même de grands événements Blues. Sérieuses et combatives, elles étaient admirées pour le travail accompli et mettaient en place des spectacles extravagants en employant plusieurs danseurs·euses et musiciens·nes. Une entreprise telle, menée par une/des femme/s africaine·s américaine·s était rare et considérée comme une grande victoire.

Billie Holliday

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Les Blueswomen

Les femmes ont été les premières à enregistrer le Blues en studio. En 1920, le tube «Crazy Blues » de Mamy Smith vendu à 75’000 exemplaires (coûtant 1$, environ 15$ actuel) fera des femmes les interprètes privilégiées pour les enregistrements.
Mais ce choix n’est pas uniquement dû à ce succès : selon Daphné Duval Harrison, les femmes sont «plus affirmées, plus sexy, plus sexuellement conscientes, plus réalistes, plus complexes, plus vivantes ».
Elles interprètent et reformulent l’expérience noire du point du vue féminin africain américain, aux antipodes de celui des femmes blanches qui détiennent tous les pouvoirs. Leur courage de parler d’abus sexuels, de violence physique ou d’abandon, ne fera qu’accroître leur popularité auprès de la classe laborieuse noire. La classe moyenne des africains américains et l’église quant à elle, ne pouvant pas comprendre leur art, ne cessera de condamner leur musique. Les Blueswomen seront autant rejetées d’un côté qu’adulées de l’autre.

Les sujets présents dans les chansons
Les chansons parlent plus souvent de solidarité ou de partage de culture que de compétition féminine. Au travers de personnages fictifs, on évoque les sujet tabous tels que le sexe, la place de la femme (ou de l’homme) dans la famille, le départ du conjoint, les violences domestique, les poorhouses (sorte de prison/camp de travail pour pauvres) et même la prostitution.
Les chanteuses de blues partagent honnêtement
l’expérience noire et créent ainsi un modèle d’élaboration communautaire. Ma Rainey et Bessie Smith notamment, vont devenir des modèles pour de nombreuses femmes en osant aller jusqu’à défier la domination masculine en contestant la politique du genre lié au mariage, l’hétérosexualité (elles auraient été en couple). Leur Blues, considéré comme «cru» par son réalisme, expose les stéréotypes et leurs contradictions, forgeant ainsi une image de femme forte, résistante, indépendante et digne de respect.

Gertrude “Ma” Rainey and her Georgia Jazz Band

Ma Rainey

Les thèmes des chansons de Billie Holliday
Surtout connue pour ses chansons d’amour, Billie
Holiday a souvent été considérée par la critique comme «apolitique».
«Strange Fruit », sa chanson signature, parlant de lynchage, fait office d’exception dans le vaste héritage d’enregistrement de «Lady Day». Or, c’est peut être une erreur. Angela Davis explique que
de nombreuses chansons jugées trop scandaleuses ont souffert de censure et n’ont pas été enregistrées. Alors, en nous reposant sur les enregistrements disponibles, on sait que ses chansons d’amour mettaient en évidence les constructions idéologiques du genre féminin, ainsi que la manière dont celles-ci influençaient la vie affective des femmes.
La façon dont Billie Holiday chante tour à tour malicieusement, plaintivement, ironiquement,
avec emphase ou avec frivolité met en lumière les
ambivalences et les ambiguïtés du positionnement des femmes dans les relations amoureuses. Cet esthétisme force l’écoute attentive et en transformant des chansons d’amour à l’eau de rose en des oeuvres qui deviendront des standards de jazz, Billie donnera à son oeuvre une place de choix dans la conscience féministe, complexe et en constante évolution. Billie se démarque aussi en
chantant l’amour «blanc» , enseignant ainsi les us de
la culture dominante aux africain·e·s américain·e·s,
transformant son message en critique culturelle.

Cet article a été inspiré par l'ouvrage "Blues et féminisme noir" d'Angela Davis. (Parution: 2 novembre 2017. ISBN: 9782377290154. Traduction: Julien Bordier).

* Terme choisi par Angela Davis dans son livre.

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