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Blackface

Février c’est le "Black History Month", un mois de célébration et d’apprentissage de l’histoire et de la culture Noire. L’ occasion choisie par Swing History pour vous parler de blackface.



C’est peut-être dans les journaux ou dans la presse people que vous avez vu ce mot qui définit une pratique qui choque certain.e.s, qui semble inoffensive pour d’autres. Au début de cette année, vous avez peut-être pu lire la controverse de la célébration de l’Epiphanie en Espagne, fête où les gens se griment en noir. Mais pourquoi est-ce offensant, pourquoi se battre pour changer ces coutumes anciennes et aussi quel rapport avec le swing?



Definition

Le mot blackface est le plus souvent utilisé pour définir une forme théâtrale américaine de grimage où une personne blanche incarne une caricature stéréotypée de personne Noire. Avec le temps, le terme a évolué pour devenir valable en l’absence de maquillage, l’utilisation de stéréotypes étant suffisante.

“Les blancs appliquent du liège brûlé sur leur visage, caricaturent les Africain·e·s-Américain·e·s pour ridiculiser ou émouvoir, jamais pour respecter ou honorer.” Trav S.D.(1)

(Cet article se concentre sur cette définition bien que le blackface soit apparu dans les théâtres d’Europe des siècles plus tôt, notamment dans le Othello de Shakespeare, la couleur noire étant traditionnellement utilisée pour illustrer le mal.)





Ministel show

Durant le XIXe siècle, à une période précédant la télévision, le cinéma ou même la radio, le divertissement qui fait fureur est le Minstrel Show. Les Minstrel Shows ont commencé comme la première forme d’art théâtral d’origine américaine et sont devenus des spectacles où, le plus souvent(2), des artistes blancs grimés en noir imitent les Africain·e·s-américain·e·s en les représentant comme un peuple fainéant, tricheur, bête, toujours joyeux, danseur, superstitieux, etc. à travers des chansons, des danses ou des sketchs. (plus de contexte historique sur notre article “L’esclavage aux Etats-Unis”).


Vers la fin du siècle, ces spectacles racistes vont se retrouver dans un autre genre: les Vaudevilles. Plus familiaux et variés, ce genre de divertissement “cabaret” va continuer la tradition du blackface mais réduire sa présence à une ou deux apparitions par spectacle.


Un Vaudeville. John Springer Collection/Corbis

Les Africain·e·s-Américain·es ne sont pas les seul·e·s à avoir fait l’objet de satire raciale dans les Minstrels et Vaudevilles. Les Irlandais, les Allemands ou encore les Ecossais avaient aussi droit à des moqueries, mais celles dirigées contre la communauté Noire étaient les plus populaires et sont donc devenues les plus vues/pratiquées. À tel point que des "caricatures stars" ont vu le jour, la plus connue étant “Jim Crow”, (les lois ségrégationnistes ont d’ailleurs été appelées “les lois Jim Crow” en référence à ce personnage). Ce genre de divertissement a été présenté jusque dans les années 1950 où, sous la pression des premiers groupes anti-racistes, il est devenu moins commun… sans pour autant disparaître.


La troupe du spectacle 'Razin a Racket', 1934.(Jewish Public Library Archives)



Blancs mais pas que

D’abord pratiqué plutôt par des blancs, le blackface a aussi été imposé aux personnes Noires qui ne pouvaient participer aux spectacles que si elles se grimaient elles aussi …(Bill Bojangles aurait été le premier artiste Noir à refuser de porter le blackface).

D’ailleurs durant le déclin des cabarets au profit de la télévision, à une période où le racisme est si banalisé et ancré dans la société, le blackface a été surprenamment longtemps défendu par la communauté Noire-Américaine. Bien que consciente du mal que ces spectacles faisaient à leur communauté, elle y voyait là un emploi enviable en comparaison de celui de leurs voisins et un tremplin à une éventuelle carrière.





Evolution dans les medias

Le blackface continue d’exister durant tout le XXe siècle et s’adapte en apparaissant à Broadway, dans les films muets, à la radio (et donc le Blackface ne s’arrête pas au maquillage mais au fait de se moquer d’une personne Noire, ici, de sa façon de parler) allant même jusqu’au dessin animé. Voici un exemple pas si vieux (1941), avec le célèbre Bugs Bunny:



Vers 1950 seulement, les lois ségrégationnistes sont lentement démantelées, les lieux réservés aux personnes Noires ferment, notamment les cinémas et avec eux tout une industrie: les Race Movies, films avec des interprètes Noir·e·s. Malheureusement les acteur·trice·s de ces films ne retrouvent pas les rôles qu’iels incarnent habituellement et se voient obligé·e·s d'en accepter d’autres, le plus souvent stéréotypés (de servants, de sages, d’objets sexuels, ou délinquants). Très peu d’entre elleux auront la chance de préserver leur notoriété en passant aux films grand public. (Un documentaire Netflix vient de sortir à ce sujet.)


Shirley Temple, Bing Crosby, Marjorie Reynolds et Mickey Rooney font partis des nombreuse stars à avoir fait du blackface. Credit:Photofest


Aujourd'hui sur vos écrans

Bien que le blackface en tant que maquillage se fasse plus rare sur nos écrans (il n’a pas disparu!), il est évident que la problématique existe toujours sous d’autres formes ou qu'elle a évolué, notamment avec ce qu’on appelle le whitewashing, cette habitude de “blanchir” un personnage qui ne l’est pas à l’origine.

Des interprètes comme Will Smith, Denzel Washington ou Eddie Murphy ont pavé la voie à d’autres comme Zendaya, Zoé Saldana ou Viola Davis en accédant à un panel toujours plus large de rôles et les récents énormes succès de “Moonlight” ou de “Black Panther” laissent espérer que le public change peu à peu sa perception.



Danser et protester

Il existe peu d’exemples d’emploi “correct” du blackface. Le clip “This is America” du chanteur Childish Gambino a fait positivement parlé de lui en 2018. Les codes du blackface y sont représentés dans une génialissime chorégraphie (de Sherrie Silver): les yeux exorbités, l’expression exagérée, le mime du “sauvage”, la démarche boiteuse, les pas de danses africaines… Une chanson dénonçant le système raciste américain, les mass shootings ou encore les délits de faciès.




Actualité

La pratique du blackface n’a toujours pas disparu, et c’est même sous nos fenêtres qu’elle se perpétue:

  • En Suisse, Allemagne, Pays-Bas, Autriche, le Père Fouettard accompagne Saint-Nicolas, affublé de son fouet pour punir les enfants qui ne sont pas assez sages!

  • En Espagne pour la célébration de l’Epiphanie, on déguise les gens en Rois Mages en les grimant en noir

  • En tout cas jusqu’en 2015, dans les théâtres allemands, il était toléré que des comédien·e·s se griment pour personnifier des personnes Noires.

  • Plus loin, au Japon ou en Corée, Il existe plusieurs groupes de musique à succès où tous les membres font du blackface sous le prétexte de l’exotisme.

  • Sur internet et via les réseaux, des GIF ou des “mèmes” représentant des stéréotypes de personnes Noires, appelés “Digital Blackface”.

Le Girlsband corréen “The Bubble Sisters”

Vous trouverez encore de (trop) nombreux exemples ici: Blackface! Around the World ou sur le compte instagram “mais non ce n’est pas raciste” (95’000 abonnés), qui informe et éduque sur le racisme et le blackface dans les médias actuels.



La communauté swing et le blackface

L’ une des vidéos vintage les plus connues des danseureuses de swing, “After Seben” (1929), mérite d’être (re)visionnée avec un oeil critique…



La communauté swing jouit d’une bonne réputation en termes d’ouverture d’esprit et d’inclusion par rapport à d’autres danses, mais elle n’est pour autant pas étrangère aux problèmes liés au manque de reconnaissance des origines de la danse et les scandales de blackface en font partie.

  • Une danseuse de renommé internationale a posté des vidéos d’anciennes performances où elle apparait grimée en noir. En 2018, elle s’est excusé, assurant qu’au moment des faits elle ne connaissait pas l’histoire du blackface et voyait ça comme un hommage

  • En 2019, lors de la Savoy Cup à Monpellier, un danseur a gagné la compétition “Vintage Routine” en recréant une chorégraphie de tap dance originellement exécutée par un blanc déguisé en Natif Américain. Malheureusement, les costumes ont aussi été copiés

  • Un des festivals swing les plus réputés du monde à récemment été accusé d’avoir plusieurs fois autorisé le blackface dans ses spectacles. Les organisateurs ont invoqué la liberté d’expression

Il y a donc encore du travail de sensibilisation à faire et on peut espérer que les remises en question actuelles de la communauté et sa volonté de de s’améliorer permettra de voir disparaître ces pratiques ou, au moins, de les sanctionner sévèrement.





Impact

Connaître l’origine et l’impact du blackface est important pour la communauté swing, spécialement pour celleux qui ne sont pas d’origine africaine-américaine et qui sont des invité·e·s dans cette culture et cette danse.


Le blackface a été si vastement diffusé (aussi très populaire en Europe) qu’il a eu un effet dévastateur sur la communauté Noire du monde entier. Notre perception de cette communauté a été changée de manière indélébile par ces caricatures, voulant nous faire croire à une infériorité raciale et sociale. Cette croyance à encore aujourd'hui de l’impact sur notre vie quotidienne, nos comportements, nos interactions, nos loisirs… et pour nous danseureuses, sur la danse que nous pratiquons.


Le swing n’est pas une occupation uniquement “joyeuse”. Il a une histoire lourde qui doit être apprise, respectée, critiquée et chérie de concert avec ses pas de danse. Chacun·e peut agir en s’informant (merci pour votre lecture!) , en choisissant consciemment les prof·e·s auxquels iels font confiance et les festivals dans lesquels iels vont… et en condamnant les comportements racistes.




Rédaction

Hülya Kubbecioglu

Sources & notes



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